Le Lin

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Le Lin

Véro


Le lin est une plante qui demande énormément de travail, entre le moment où on le sème et celui ou les draps tissés reposeront enfin dans l’armoire. En général le lin de l’année précédente n’est même pas encore filé qu’on sème déjà le nouveau. Alors, forcément, tant de travail et une récolte si précieuse donne lieu à de nombreuses croyances, superstitions et folklores. L’art de faire fructifier cette plante n’est pas un acte humain, c’est au contraire un don divin. En des temps immémoriaux une créature divine est descendue de son habitat dans les rochers et a instruit les hommes. Elle faisait partie de ces jeunes femmes qu’on décrit comme ayant de très longs cheveux de lin, des yeux bleus comme les fleurs de lin, et qui sont les gardiennes protectrices de cette plante. Dans la vallée de l’Otztal (là où on a trouvé Otzi) on sait que ce sont elles qui ont tout appris aux humains, et qu’en échange elles cherchaient protection contre leurs ennemis, les hommes sauvages. Et quand le lin était en fleurs, que les marées vertes étaient parsemées de bleu, apparaissait dans le petit matin, la reine Hulda, suivie de ses troupes, et elle passait dans les champs pour les bénir. Et une fois qu’il eut été récolté la protection ne s’arrêtait pas. Les jeunes femmes, les „Saligen“ comme on les appelle là bas, rendaient souvent des visites amicales dans les pièces où les femmes faisaient bruire les rouets. Elles arrivaient à deux, saluaient, s’asseyaient sur le banc avec les autres, sortaient leurs beaux rouets ouvragés et filaient à leur tour. Les seuls mots qu’elles prononçaient l’étaient quand l’une ou l’autre des fileuses cassait son fil. Alors l’une disait „fil cassé“ et l’autre répondait „fil renoué“ et les rouets continuaient à bruire. Quand elle avaient empli leurs canettes elles en faisaient une bobine, saluaient l’assistance et disparaissaient dans la nuit. Le lendemain la maîtresse de maison trouvait souvent une bobine de fil dans ses affaires, qui ne se vidait jamais et portait chance.

Voilà pour la légende.

Le semis se fait en avril ou mai. Puis quelques semaines plus tard on arrache les mauvaises herbes entre les jeunes plants. Vers le solstice il est en pleine floraison. A partir de là il ne nécessite plus de soins pendant un bon moment. Il n’a besoin que de soleil jusqu’à la mi août.

Alors commence la récolte. On en fait des gerbes (encore appelées balais ou bottes) qu’on pose sur le champ, puis on les entasse autour de mats (comme si c’était un bûcher).

On les laisse là 3 ou 4 semaines. Ensuite on les amène à la ferme et on les bat au fléau pour séparer les graines du reste.

Celui qui donnera le dernier coup aura un gage. On prend deux bottes de paille, l’une debout, l’autre étalée pour former un toit au dessus de la première, on suspend cette forme (plus ou moins une forme de lanterne) dans la grange au dessus des batteurs, et on y cache divers cadeaux : foulard, mouchoir, tablier, pommes, et une bouteille de schnapps. Celui donc qui donnera le dernier coup sera baptisé le „roi“, porté en triomphe, et recevra en cadeau la forme suspendue et tout ce qu’elle contient.

Après cette pause on ramasse les grains et on les passe au tamis dans de grands paniers tout d’abord, puis on les passe dans une soufflerie pour les débarrasser des dernières écorces, et ensuite on les passe dans des tamis fins. Les écorces seront moulues et données au bétail. Les tiges (appelée „cheveux“) quant à elles sont rapportées au champ, et étalées, ni trop fin ni trop épais. Il faut que la couche soit régulière, juste assez épaisse pour que „la lune ou le soleil puisse regarder à travers“. Hors mis le fait que cette couche doit être idéale la météo doit l’être aussi : ni trop sèche ni trop humide, pour que les cheveux pourrissent juste comme il faut ! Il faut aussi qu’il n’y ait pas trop de vent qui désorganiserait cette couche idéale. C’est pourquoi on voit parfois des filets sur les champs. Quand enfin ces cheveux ont atteint de stade idéal de pourrissement, on les aère au râteau, puis on les charge sur des charrettes et on les emmène aux fosses.

Nous sommes alors à la mi octobre, durant la nuit, avant que le jour ne se lève, tous les ouvriers concernés par la récolte partent en procession vers ces fosses. Il s’agit en fait d’énormes fours rectangulaires, partiellement enterrés, et maçonnés. Du fait du risque d’incendie ils sont quelque peu éloignés des habitations. On y démarre un bon feu de bois, au dessus duquel on place des claies en bois. C’est alors qu’entre en scène le seul homme de la procession, le „brater“, il prend les „cheveux“ par gerbes entières, dans la charrette, et les passe à la „Brechlerrin“, une femme qui broie ou coupe les tiges dans un engin en bois (comme un massicot), puis elle même passe les tiges à la „Schlichterin“ qui les broie encore plus petites. Elles seront mises à sécher sur les claies.

Tout cela dans la chaleur du feu et dans la poussière des tiges qu’on broie. C’est un travail pénible, qui sera récompensé par du pain levé, saupoudré de graines de pavot, et garni de poires séchées, que la fermière a cuit durant la journée.

Si quelqu’un venait à passer durant cette période, les femmes le « saluent » tout d’abord, en lui donnant toutes sortes de noms d’oiseaux, et s’il ne paye pas suffisamment vite son“péage“ elles l’attrapent, l’emballent dans du lin et le maintiennent ainsi jusqu’à ce qu’il accepte de payer une rançon en schnaps. Si toutefois ce passant est plus qu’un simple paysan, elles se contentent de poser une couronne de lin devant lui sur la route et il saura ce qu’elles attendant de lui. Les femmes quant à elles pourront passer sans dommage.

Une autre coutume concerne les Brechlerinnen. On leur confectionne une branche de sapin décorée de pommes et de rubans de couleur. Il s’agit pour son amoureux de réussir à le lui voler. S’il y arrive c’est une preuve de sa fidélité, mais la tâche n’est pas simple car la jeune femme surveille son trésor ! Et si le jeune homme est surpris „en flagrant délit“ il sera battu comme plâtre par ces amazones tyroliennes ! L’honneur sera d’autant plus grand s’il arrive à leur dérober leur trésor malgré cela.

Celle des Schlichterinen qui broiera la dernière tige sera nommée „épouse“ et le Brater sera réputé être son „époux“. Ils seront honorés par une assiette de pommes, poires et fleurs, on les portera sur la charrette et les fera défiler triomphalement dans tout le village.

Dans certaines région le Brater cache dans la dernière gerbe des pommes et des poires, la Brechlerin qui tombera dessus sera sa femme d’un jour. Alors parfois elles s’arrangent entre elles pour „choisir“ celle qui trouvera le trésor caché ! Celle qui se fera ainsi piéger par les autres sera la risée de tous, on la badigeonnera de suie, et elle devra payer le pot.

Ailleurs on accroche une petite couronne de lin à l’arrière de la robe d’une des ouvrières. Le jeu consiste à arroser celle qui sera ainsi visée. Et on fera un trou dans sa robe avec un couteau, puis tout le monde dansera pour fêter l’événement.

Si le travail n’est pas fini dans les temps c’est une grande honte. Les garçons arrivent alors au bord de la fosse et crient „renard, renard“ et tirent des coups de fusil afin que tout le monde soit au courant qu’à cette fosse là le travail n’est pas fini. On retrouve là l’équivalent de l’ours quand la moisson n’est pas terminée dans les temps.

Un moment ces fosses avaient été remplacées par un système plus „moderne“ : une pièce dans laquelle le lin était posé sur des troncs d’arbre, et où se trouvait un fourneau qu’on allumait pour la nuit , puis tout le monde s’en allait et le lin était censé sécher dans cette chaleur, mais quand plusieurs fois au matin tout avait pris feu le système fut abandonné et on en revint aux fosses.

Mais une fois que le lin est passé par là la tâche n’est pas finie pour autant. A la toute fin de l’automne, quand on ne peut plus rien faire dans les champs, on commence à travailler le lin. On l’emmène dans les maisons et on le bat encore avec des ustensiles on bois, plus ou moins en forme de grande fourchette plate. On sépare ainsi les fibres qui seront ensuite filées. Les déchets seront utilisés comme paille. Les fibres sont coupées toutes à la même longueur, puis passées dans un engin qui se présente comme un établi au milieu duquel sont plantés, pointe vers le haut, des clous. On passe les fibres sur ces clous. On les carde en fait. On le fait deux fois. Le premier passage donne des fibres épaisses pour faire ensuite de draps ou des chemises, le deuxième fera des fibres plus fines pour le linge fin.

Et ensuite l’hiver les femmes apportent leur rouet et filent toutes ensemble. La pièce est alors aussi bruyante qu’une ruche. Le bruit des rouets s’ajoute à celui des conversations et des chants, les garçons viennent parfois rejoindre les fileuses et chantent qu’ils voudraient „devenir un rouet pour filer la chevelure de lin (des filles)“

La toile qui sera ensuite tissée par le tisserand (chacun son métier) sera étalée sur la neige afin de la débarrasser de ses dernières impuretés puis elle sera ébouillantée à la vapeur tous les jours pendant deux semaines. Ensuite en avril mai on l’étalera sur le pré afin de la faire blanchir au soleil. Il faut pour cela l’arroser tous les quarts d’heure.


Ce texte m’aura au moins permis de comprendre pourquoi nos arrières grands mères tenaient comme à la prunelle de leurs yeux aux draps et nappes en lin…. Et pourquoi on se les passait de génération en génération.

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